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Association des Artisants Laviers & Muraillers de Bourgogne - Pierres qui roulent, notre bulletin d'information.

Saison 4 / L'automne - Edito

Alors que le règne végétal peu à peu s’endort, descendant la vie en ses racines, le règne minéral, support de cette vie présente et mémoire de la vie passée, se transforme lui aussi, mais à une toute autre échelle du temps.

Ce temps long nous offre, pour peu qu’on s’y intéresse, un enseignement dont les piliers sont la patience, le respect, l’écoute et l’humilité.
La tradition orale, la «sagesse populaire» transmet l’enseignement des pierres à travers des contes comme celui qui narre l’histoire de Jean des Pierres, un murailler au talent bien particulier.
En cette saison de veillées, vous saurez sans nul doute l’apprécier.

Se situer dans le temps long oblige à la transmission. Le savoir-faire du murailler est abordable à ceux qui savent entendre les murmures des pierres.
Ainsi, nous avons répondu à la demande d’une Communauté de Communes du Jura d’initier des habitants à la technique ‘pierre sèche’ afin qu’ils puissent eux-mêmes restaurer leurs propres murs.

Mais au fait, qu’est-ce qu’un mur de pierre sèche ? Et qu’est-ce qu’un murailler ?
Vous trouverez dans ce numéro un petit rappel à l’usage des néophytes.

Bonne lecture.


La pierre sèche, qu’est-ce que c’est ?


On nomme ‘pierre sèche’ la technique qui permet de bâtir des murs; des arcs;
des voûtes; des revêtements de sols (calade); avec des pierres sans avoir recours à un mortier liant.

La cohérence de la maçonnerie repose uniquement sur une juste organisation des pierres entre elles ce qui nécessite une rigueur de mise en œuvre.

La base de cette technique est l’entrecroisement des pierres (pour la répartition des charges dans l’ensemble) et leur calage (pour la stabilité de chaque élément).

Instauré au néolithique pour la construction des tumuli (chambres funéraires),
la technique « pierre sèche » traverse le temps pour permettre de bâtir des fortifications, délimiter des clos, soutenir des terres et des routes, bâtir des ponts, édifier des abris ou aménager des ouvrages hydrauliques.

Abandonné à l’issue de la Seconde Guerre mondiale avec l’avènement du ciment, ce savoir-faire a pourtant fait ses preuves en termes de pérennité grâce à ses capacités drainantes et sa souplesse mécanique ,sans parler de la valeur ajoutée esthétique.

Aujourd’hui, cette technique n’est plus cantonnée à la restauration du patrimoine et s’impose comme une méthode constructive moderne fiable et respectueuse de l’environnement.

Un murailler (ou une muraillère) est un maçon (ou une maçonne) qui pratique la technique pierre sèche.

A lire dans le dernier numéro (n°190) de la revue de l'association
Maisons Paysannes de Françe,
l'article intitulé "La pierre sèche est aussi un matériau d'avenir".


Une initiative à saluer


« L’avenir du vin est entre les mains des architectes. » écrivait Georges Duhamel, poète et écrivain français. (1884-1966)

Forte de cette maxime, la Communauté de Communes des Coteaux de la Haute Seille (Jura), très attachée à son vignoble (d’où provient l’appelation « Château-Chalon »),
mène depuis près de 10 ans un programme de restauration des murs et cabanes en pierres sèches, éléments précieux pour la qualité de l’agronomie et des paysages de ce territoire, une des lettres du mot « terroir ».

Constatant que de nombreux murs de clôture de propriétés privées sont délaissés ou mal restaurés, et comprenant qu’une partie de son identité architecturale en est
menacée, la Communauté de Communes propose aux habitants de participer gratuitement à une formation de deux jours à la restauration de murs de clôture à pierre sèche, suivant le concept de l'auto-construction.

La proposition est relevée avec succès. Douze personnes s’inscrivent.
Sur la commune de Granges-sur-Baume, un mur en souffrance est choisi pour devenir l’ouvrage pédagogique.

Durant les 21 et 28 septembre dernier, par un temps clair et ensoleillé, Joël Jannet, formateur de l’association « Laviers et Muraillers de Bourgogne », transmet son savoir-faire et sa passion à notre groupe d’habitants-muraillers-volontaires.

Le premier samedi est consacré aux consignes (analyse d’un ouvrage et de son environnement, organisation d’un chantier en sécurité, typologie des pierres et des ouvrages, structure du mur), puis au démontage (attentif !) du mur ruiné et à la pose des premières assises.

Les pierres calcaires qui constituent ce mur de clôture sont très déformées, comme usées par le temps, typiques des affleurements du premier plateau jurassien.

Le samedi suivant tend à optimiser les enseignements transmis précédemment : un tri des pierres rigoureux, un œil avisé sur le choix de ces dernières, un calage irréprochable, un couronnement régulier.

A l’issue de ces deux journées intensives de formation, les stagiaires ont acquis les bases de la technique qui leur permettra de se lancer sans craintes dans la restauration de leurs vieux murs de pierre sèche.

Renseignements supplémentaires auprès de Diane MUZARD, Chargée de mission Environnement, animatrice du site Natura 2000 des Reculées de la Haute Seille.
environnement@hauteseille.com
Communauté de Communes des Coteaux de la Haute Seille

Photo: D. Chalandard



L’histoire de Jean des Pierres



A l’extrême pointe de la Bretagne, là où se finit la terre, se trouve le pays Bigouden.

Non, ce n’est pas un pays imaginaire, car toute cette histoire est vraie et c’est là-bas qu’elle se situe.

Sur cette terre, bordée par la mer, il y a beaucoup de murets en pierre sèche disséminés dans la campagne. Ils ne sont pas là pour rien. Ils protègent du vent et du sable les cultures des villageois, clôturent les enclos des animaux.

Pour les construire, les gens n'ont pas de mal à trouver des pierres car en ce pays granitique, la roche affleure en de nombreux endroits et lorsque l’on cultive un bout de jardin, les pierres remontent à la surface, comme par magie.

Bâtir des murs solides requiert de la rigueur et de la patience. Il faut choisir les pierres selon leur forme, les marier entre elles, les imbriquer les unes aux autres, les caler correctement pour qu’aucune ne bouge.

Toutes les pierres ont leur importance dans l’ouvrage ; les petites, les moyennes les grosses, les énormes.
Chacune doit trouver sa place pour former un mur qui traversera les siècles.
Pourquoi appelle t-on cela un mur de pierre sèche ?
Est-ce que, lorsqu’il pleut, la pluie ne les mouille-t-elle pas ?
Non, bien sur, c’est tout simplement que nul mortier ni béton, qui sont mis en œuvre avec de l’eau, n’entrent dans la composition du mur.
Il y a seulement et uniquement de la pierre.
Du coup, le mur possède des petits espaces vides, dans les lesquels peuvent s’abriter des insectes, des reptiles et des rongeurs.
Une vraie niche écologique !

Mais ces petits espaces vides ont un autre atout en ce pays Bigouden, bordé par la mer; où le vent souffle souvent, parfois très fort, parfois doucement.
Lorsque le vent se lève et traverse les murs de pierre sèche, les petits espaces vides fonctionnent comme autant de caisses de résonance, et tel un musicien qui soufflerait dans une flûte, le vent produit une kyrielle de sons mélodieux, rythmés par les bourrasques.
Dans ces cas là, on dit que le vent fait chanter les murs. Il chante de mille voix, des voix que l’on peut entendre en se promenant dans la campagne bretonne.

Dans le temps, il y avait un homme qui s'appelait Jean des Pierres.
C’'était un constructeur de murs en pierre sèche, un spécialiste...
Il faisait de beaux murs bien solides mais aussi particulièrement mélodieux.
Leurs chants charmaient l'oreille. C’était là sa spécialité.

Jean des Pierres avait commencé à construire un mur pour un notable du village.
Il avait promis qu'il le terminerait rapidement. Mais Jean des Pierres, était un bon vivant et il aimait aussi pêcher en mer, ramasser des bigorneaux, faire son jardin ou discuter au bar du village avec ses amis.

Les jours passaient, le chantier n’avançait pas. Le client s’impatientait. La colère lui monta et il partit, les poings serrés, chercher Jean des Pierres qui s’attardait au café.
Il le trouva attablé, en plein milieu d’une partie de domino. Ni une, ni deux, il le ramena sur le chantier, par la peau du cou.

Mais entre temps, en ce pays au climat si changeant, le vent s’était levé, le ciel, agité, était aussi menaçant que l’homme en colère.
Jean des Pierres, un peu gêné, n’avait pas osé protester et s’était mis au travail, prestement. Il choisissait ses pierres, les ajustait d’un coup de chasse et de massette.
Il veillait à respecter la règle d’or qui consiste à ne jamais superposer les joints verticaux et à bien caler les pierres avec des éclats de taille afin qu’elles ne bougent pas.
Mais le vent se mettait à souffler de plus en plus fort, la pluie commençait à tomber ; la tempête approchait…

N’osant arrêter son travail de peur de fâcher une fois de plus son irascible client, Jean se hâte, ramasse les pierres et les entasse sans veiller à leurs bonnes positions.

Jean des Pierres a froid, il est déjà bien mouillé. Il se dépêche de faire le mur.
En plus il sait que sa femme lui prépare un ‘kig ha farz’, une sorte de pot-au-feu breton, un plat qu'il adore. Il imagine déjà le cochon salé, le lard blanc, les légumes, le blé noir....

Les pierres s’assemblent un peu comme elles peuvent, il néglige de les caler convenablement et voilà la pluie qui se met à tomber très fort. Jean se dépêche sans vérifier si les pierres sont bien ajustées.
Il a tenu sa promesse ; le mur est terminé.
Il rentre vite chez lui sous la pluie battante. Le vent est si fort que par deux fois il manque renverser notre murailler. Une odeur lui monte dans les narines. Son ‘kig ha farz’ va bientôt remplir son ventre. Sa femme l'attend, souriante et ils mangent tous deux bien contents de ne pas être sous la pluie.

La nuit tombe et ils vont se coucher. Mais pendant la nuit, le vent devient terrible et un son étrange se fait entendre, un son strident, tellement désagréable qu’il réveille notre murailler.
Au début, Jean pense qu’il s’agit du grincement d’un volet mal attaché mais le son étrange se fait plus fort, plus odieux, plus grinçant, un son grimaçant… comme un cri affreux dans la nuit.
Jean le sait, ce cri vient de son mur… Jean se tourne, se retourne et dehors la tempête fait rage et le cri insupportable persiste, tiraille et tenaille notre murailler mélomane.
Il ne peut se rendormir ; il se lève pour aller voir son mur ; sa femme se réveille aussi et tente de le dissuader:
« Non, ne sors pas ! Il fait trop mauvais ! La tempête est dehors et tu sais comme elle n'est pas gentille avec ceux qui la bravent ! Tu feras ça demain !... »
« Non, pas question ! Personne ne pourra dire que Jean Des Pierres a laissé son mur crier toute la nuit ! » lui répond-il.
Notre murailler sort bien couvert, marche contre le vent. Malgré le fracas de la tempête, au fur et à mesure qu’il se rapproche, le son affreux se fait plus fort, plus violent.
Jean serre les dents, et malgré le supplice, colle son oreille contre le mur pour trouver la pierre en souffrance.
Mais soudain, une bourrasque plus forte que les autres entraîne une grosse pierre de couronnement qui vient frapper la tête de Jean.
La pierre lui est fatale, il s'effondre et son esprit part rejoindre les esprits de ses ancêtres.

Le lendemain, on a retrouvé le corps de Jean allongé au pied du mur serrant contre son cœur une pierre .... Probablement celle qui se plaignait d’être mal calée.


Merci à Mathilde Arnauld, conteuse professionnelle, pour le partage de ce conte.
(contact : mathilde_au_pays_des_fraises@yahoo.fr )


Découvrez une autre version de ce conte.


La citation de la saison.

Rédaction: Association "Laviers et Muraillers de Bourgogne"- Décembre 2013.
Crédit photos (sauf mention contraire): Martin Muriot


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