"Pierres qui roulent..." le média-lithe / Saison 16 

Saison 16 - L'écriture 

Gravure - Inscriptions lapidaires - Appareillages - Poèmes - Lettres

Comme un grand livre ouvert

pierres qui roulent marie chastel

(Texte intégral - inédit) 

Le monde minéral est comme un recueil. Grand ouvert et face au ciel. Il contient tout des histoires de la Terre. De la Terre, de l’espace et du temps.

Feu, eau, vent… signatures élémentaires abandonnées depuis les origines à cette matière première. Première à recevoir les traces d’un sabir* chaotique et fracassant. Partition séismique d’un univers en devenir. Orchestration en perpétuelle mutation. Première aussi – mais bien plus tard- à accueillir l’énigmatique et délicat langage des empreintes.

Matière – matrice alors, permettant les folles collections de végétaux émergents, encore hésitants ou d’anecdotiques passages d’animaux, petites pattes d’oiseaux aujourd’hui envolés, avalés par le courant de la vie sans début ni fin.

Celle où se croisent et se mêlent, s’engendrent et se métissent les mystères des cycles et des convulsions, des cataclysmes et des révolutions.

Première enfin, à recevoir les signes d’une humanité naissante qui choisit les parois des cavernes et des grottes pour inscrire les balbutiements d’un langage peint ou gravé. Sacré.

Symboles, imageries, graphies, ces écritures d’un temps enfui sont parfois, aujourd’hui encore, hermétiques à notre compréhension, restant impénétrables et muettes face à nos questionnements.

Plus tard, surgiront des fresques où tout est dit d’un art qui touche à la perfection. Langage pictural fait pour raconter la vie et les connaissances que les Hommes d’alors en ont.

Oui, le monde minéral est un recueil. Un livre géant, béant sur l’infini. Où fermé encore, replié sur lui. Avec en son cœur une multitude de secrets que gardent précieusement d’innombrables pages telluriques. Un jour, de ténébreuses forces les tourneront vers l’azur, libérant dans le même élan leurs mystères vers la lumière.

Et nos regards alors ébahis, chercheront peut-être à comprendre ces impressions d’un autre âge que nos intelligences contemporaines et artificielles ne soupçonnent même pas, ne serait-ce que la splendeur de leurs ombres portées.

Et cela me réjouit.

Comme à la lecture d’un ouvrage particulièrement goûteux dont on n’aimerait jamais devoir tourner l’ultime page et dans lequel il est si bon de s’abîmer. Se laisser captiver. Capturer. Abandonnant ça propre réalité pour suivre la trame d’un récit beaucoup plus grand que soi. Beaucoup plus sage et édifiant. Enveloppant. Et bienveillant.

De la même manière, il naît dans la relation au monde minéral et au décryptage de ces écritures et langages, une soif de chercher, de découvrir et comprendre. De s’émerveiller. En faisant quelques pas d’abord. En prenant quelques distances et pour s’élever. Là haut, le plaisir est grand de déchiffrer les paysages. Happés que sommes alors, par la lecture d’une histoire qui nous lie à l’infini, à l’incommensurable, à la majesté.

Ou en se tournant vers la ténuité, l’infime, le poème à notre portée, caressant du regard les signes colorés et les mots éphémères laissés sur la pierre par les mousses et les lichens juste ponctués, un matin d’hiver, d’une dentelle de givre et d’un trait de lumière.

Lorsque je promène ma carcasse menue par monts et par vaux, je n’oublie jamais que tous les signes produits par le monde- sauvage et libre ou humanisé- sont colligés dans les replis de la Terre, imprimés sur ces pages sublimes que sont les pierres.

C’est dans ces errances heureuses, dans ces marches salvatrices et solitaires, dans ces pas souples et lents, que l’envie de graver souvent me prend.

Graver dans la pierre…Laisser ici ou là, de par le monde et sur le roc, comme de petits tatouages, juste imaginés pour célébrer la grâce d’un monde aimé, celui qui me lie à la dimension brute et pourtant follement élégante du dehors.  Celui qui me relie aussi à quelque chose de très ancien. D’antédiluvien.

Quelque chose que je ne sais pas dire mais qui anime pourtant chacun de mes gestes de graveur. Gestes qui ne sont certainement pas très différents de ceux exprimés par mes ancêtres cavernicoles ! Tout comme est ténue la distinction de leurs outils avec les miens : une poignée de ciseaux et deux maillets de bois, prolongement de la main  qui vient incarner la pensée.

Simplicité et légèreté. Compagnes, complices, de mon expression gravée.

Mais avant la gravure, il y a la rêverie, l’imaginaire et la divagation ! Comme il est savoureux de laisser son esprit vagabonder à la recherche de mots beaux à penser, à murmurer, à calligraphier. Choisir un vocable généreux avec le souhait de le confier ensuite à la pierre. Pour le transmettre enfin au regard et au toucher de l’Homme. Partager. Composer ces mots, les calligraphier, s’amuser avec eux, avec leurs jambages et leurs empâtements, leurs courbes et leurs diagonales, leurs pleins et leurs déliés est un exercice jubilatoire qui apaise autant qu’il stimule. Et lorsque ces caractères se mettent en vie dans la pierre jouant sans fin avec l’ombre et la lumière, ils deviennent supports à la finesse d’une méditation qui équilibre l’être tout entier.

Une pensée encore… car si, sur le papier, les caractères des lettres et la manière de les exprimer est ce que l’on nomme une écriture, il me paraît  judicieux de relever que, lorsqu’on transpose dans la pierre, le résultat du geste, la marque qu’il dépose sur le minéral, chaque petit coup d’outil inscrit dans l’ancestrale matière, sont aussi expressions d’un caractère : celui du graveur.

Alors, même sans un mot, les traces qu’il abandonnera dans la pierre, parleront. Et à la manière d’un chant sans parole elles exprimeront aussi et dans une vibrante abstraction, une forme d’écriture. Un langage. Une signature.

Plus intimes et secrètes peut être, elles dévoileront pourtant pour qui sait prendre le temps, beaucoup plus que les mots qui semblent vouloir et savoir tout dire…

* Langue formée d’éléments hétéroclites, difficilement compréhensible.  

 

Marie Chastel, graveur et écrivain, 

auteur de Le secret des pierres, petite célébration du monde minéral, 

éditions Transboréal

Rencontrez Marie Chastel en écoutant cette émission de radio (France Inter)

Photo : Marie Chastel. "Le rire de la pierre". Pierre de Tavel (Gard)

 

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Conception, rédaction (sauf mention contraire) et mise en page: Martin Muriot
Conception graphique et infographie: Johan Mary

Production: association « Laviers & Muraillers de Bourgogne »
Tous droits réservés – Janvier 2017

 

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